« Ce sont les voiliers qui ont découvert le monde, et ils charrient dans leur sillage bien des légendes » – Olivier de Kersauson
Sauver le Marité, le dernier terre-neuvier à voile français
En juin 2023, j’étais invitée par le Département de la Manche à participer aux festivités du Centenaire du Marité à Granville. A bord du Fleur de Lampaul, une ancienne gabare sablière, j’ai photographié le Majestueux terre-neuvier ainsi que de nombreux autres vieux gréements venus pour l’occasion.
Mais aujourd’hui, le dernier terre-neuvier est en danger. En décembre 2024, la Fondation du patrimoine a mis en ligne un appel aux dons pour restaurer ce chef-d’œuvre de l’architecture navale et lui permettre de reprendre la mer.
Pour parler de l’importance de ce patrimoine maritime, je dois d’abord commencer par vous raconter son histoire.
Marité en quelques chiffres
- Trois-mâts goélette
- dernier grand morutier français
- Longueur hors-tout : 44,90 m
- Largeur : 8 m
- Tirant d’air : 29 m
- Tirant d’eau : 3,60 m
- 3 mâts de 20 mètres, pesant chacun une tonne et surmontés d’une flèche de 11 mètres,
- Surface de voiles : 650 m², 16 voiles
- Poids : 209 tonnes
- Équipages : 5 à 6 marins
- Moteur : 450 cv
- Capacité en mer : 74 passagers
- Capacité à quai : jusqu’à 120 personnes
- Capacité du carré : 80 personnes debout ou 60 assises
L'Histoire du Marité
La construction du Marité
En 1922, Charles Le Borgne, un armateur de Fécamp, achète la coque d’un harenguier qui deviendra, après transformations, le trois-mâts goélette Marité, le dernier voilier de grande pêche sorti des chantiers fécampois.
La cérémonie de bénédiction du navire a lieu durant l’été 1923. Il devait s’appeler Marie-Thérèse, le prénom de la plus jeune fille de l’armateur, mais un autre bateau porte déjà ce nom. On lui attribue donc le diminutif Marité. Malgré les changements successifs de propriétaires, le navire ne changera plus de nom.
Livré trop tard pour la campagne de pêche sur les bancs de Terre-Neuve en 1923, Marité devient alors un navire de cabotage international.
Le 11 mars 1924, le bateau lève l’ancre pour sa première campagne avec un équipage de 21 membres. Il fait partie des derniers à prendre la mer. En effet, avec la Première Guerre mondiale, c’est la fin de ce type de pêche à la voile. Les navires à vapeur et le chalutage lui succèdent. Le Marité effectue cinq campagnes entre 1924 et 1929, ramenant à chaque fois entre 100 et 160 tonnes de morues.
Marité part à l’étranger
En 1930, la crise frappe le commerce de la morue et Charles Le Borgne vend Marité à un armateur danois.
Le navire quitte alors Fécamp pour rejoindre le port danois d’Esbjerg. Afin d’affronter les mers difficiles de l’Atlantique Nord, on équipe le navire d’un moteur ; il perd une partie de ses voilures hautes. Sur le pont, une baleinière remplace les doris et on installe un poste de radio à bord. Il entame de nouvelles campagnes de pêche à la morue des îles Féroé aux côtes du Groenland, en passant par celles de l’Islande. Mais ces campagnes ne rencontrent pas le succès escompté. Le navire est de nouveau amené à faire du cabotage entre les îles Féroé et le Danemark, transportant du charbon et des toisons de moutons.
En 1940, après le débarquement des Anglais et des Américains sur les îles Féroé et en Islande, ils réquisitionnent le navire pour le transport de marchandises en direction de l’Angleterre avant qu’une coopérative ouvrière ne le rachète et l’exploite, elle aussi, pour la pêche à la morue.
Huit ans plus tard, la coopérative revend le Marité. Son nouveau propriétaire le transforme pour en faire un bateau à moteur. On dépose ses trois mâts et son beaupré ; on transforme le pont, on crée une timonerie métallique et une cheminée. Utilisé pour la pêche au hareng puis la pêche à la crevette, il reprend du service au cabotage en 1969. Après un dernier voyage en Écosse en 1973, son propriétaire l’abandonne définitivement.
Quand Marité devient un voilier de croisières
En 1978, deux jeunes Suédois, Staffan Lyrestam et Rickard Engberg, associés à trois autres personnes, rachètent le navire devenu épave. Des îles Féroé, ils le ramènent à Stockholm et entreprennent de le restaurer par leurs propres moyens. Après huit longues années de travaux, Marité devient un voilier pour des croisières et des séminaires, menant ses passagers autour des îles de l’archipel de Stockholm, en mer Baltique ou en mer du Nord.
En 1992, ses propriétaires signent un contrat avec la firme Pripps, le plus grand brasseur suédois afin d’affréter le navire 100 jours par an pour la commercialisation de ses produits. La même année, Marité fait son grand retour à Fécamp et remporte la 3ème place au classement général de la Colombus Race, une course de grands voiliers.
A partir de 1998, les propriétaires suédois souhaitent vendre le voilier mais ils ne veulent pas qu’il soit transformé en musée flottant, définitivement amarré à quai. Le Trois-mâts doit continuer de naviguer.
Le Marité, ambassadeur de la Normandie
Au début de l’année 1999, en France, Jacques Chauveau, président de l’époque de l’association AMERAMI, apprend que le Marité est à vendre. Il en informe Gérard d’Aboville, président de la Fondation du patrimoine maritime et fluvial, et les deux hommes entament alors une longue procédure de négociations.
En 2003, plusieurs collectivités et associations normandes se réunissent au sein d’un Groupement d’Intérêt Public (GIP) et se portent acquéreuses du Marité. Le GIP en devient le propriétaire le 12 mai 2004 et Marité redevient un navire sous pavillon français.
Le voilier mène alors une vie d’ambassadeur de la Normandie. Il accueille même durant 28 semaines le tournage de l’émission Thalassa.
Une 1ère restauration de grande ampleur
En 2006, le dernier terre-neuvier entre en cale sèche à Cherbourg pour retrouver une nouvelle jeunesse. L’important chantier de restauration démarre en septembre 2006. La 1ère phase des travaux de remise en état de la coque s’achève en avril 2009.
En mai 2009, Marité quitte Cherbourg pour rejoindre le port de Saint-Vaast-La-Hougue et entamer la 2ème phase de restauration. Accueilli par 6000 personnes, le navire est exposé comme une vitrine du savoir-faire de la charpente navale où le travail des équipes du chantier naval BERNARD est saluée. La 2ème phase prend fin en juin 2011. Marité peut alors rejoindre son port d’attache : Granville.
Le samedi 30 juin 2012, Mgr Stanislas Lalanne, évêque de Coutances, bénit le bateau en présence de l’acteur Jacques Gamblin, parrain du Marité.
Le Marité depuis 2012
Depuis 2012, le plus grand voilier en bois de France participe à de grands événements nautiques comme l’Armada à Rouen, la Transat Jacques Vabre prenant en 2025 le nouveau nom de La Transat Café L’OR au Havre, ou encore La Route du Rhum à Saint-Malo. Il prend aussi part à des rassemblements de vieux gréements. Enfin, il propose des manifestations à quai et des navigations participatives à destination de l’Archipel des Îles Chausey, de la Baie de Granville ou de la Pointe du Grouin à Cancale .
Depuis 2012, l’ancien morutier a convoyé près de 200 000 passagers .
LA SINGULARITÉ DES ESSENCES DE BOIS DU MARITÉ
Lors du 1er chantier de restauration, différentes essences de bois ont été utilisées pour la restauration du Marité :
- 450 m3 d’iroko en provenance de forêts gérées selon les normes Développement Durable du Congo ont été utilisés notamment pour le pont, l’étambot et l’étrave, deux pièces maitresses du navire.
- 450 m3 de chêne en provenance des célèbres forêts domaniales de l’Orne, plantées par Colbert, et du parc du château de Versailles, à partir d’arbres déracinés par la tempête de 1999.
- Les mâts d’origine ont été confectionnés en mélèze en provenance des Hautes-Alpes, bois robuste mais souple, capable de supporter les efforts des gréements
La restauration du bateau a par ailleurs nécessité 20 000 clous, appelés carvelles, en acier galvanisé à chaud.
Aujourd’hui, Marité n’est plus dans son port d’attache à Granville mais en cale sèche à Port-en-Bessin. Après plusieurs mois d’investigations, les équipes du chantier naval ont découvert un champignon lignivore en fond de cale.
D'importants travaux de restauration indispensables
En novembre 2023, le Marité a subit un carénage approfondi, c’est-à-dire une série d’opérations de révision périodique de sa coque effectuée tous les 10 ans.
Le bateau a été démâté puis mis à sec. Après 6 mois d’investigations intenses, les équipes du chantier naval et un expert ont confirmé la présence de champignons en fond de cale.
D’importants travaux de restauration sont indispensables avant que le dernier terre-neuvier français ne puisse reprendre la mer.
👉 2,5 millions d’euros : c’est la somme nécessaire pour restaurer la coque du Marité, traiter le bois et installer un système de traitement, d’asséchement de l’air et de ventilation de la coque destiné à prévenir la réapparition de parasites.
Des travaux complémentaires d’un montant de 500 000 € sont prévus pour remplacer l’actuel moteur diesel par une propulsion hybride limitant la consommation et le rejet de gaz à effet de serre. Au total, l’investissement s’élève à 3,2 millions d’euros.
Une campagne de dons lancée
👉 Depuis décembre 2024, une campagne de dons a été lancée par la Fondation du Patrimoine. Pour l’instant, seulement 66 000 euros ont été récoltés.